"Into the lens, une vie à travers ma fenêtre"

 

Texte et photographie :  sylvain ARNOLD en hommage à Josef Koudelka

Josef KOUDELKA, un Rom d’adoption.

Cette année Josef Koudelka s'expose à Marseille. La capitale européenne de la culture qui reçoit des milliers de visiteurs, a été le lieu privilégié de l'exposition des derniers travaux du photographe tchécoslovaque né le 10 janvier 1938 à Boskovice en Moldavie. Ce fut l'occasion de découvrir du 12 janvier au 15 avril 2013 « Vestiges 1991-2012 », d’immenses tirages panoramiques consacrés aux sites archéologiques du bassin méditerranéen. C'est aussi l’occasion de revenir sur son parcours et sur les pas de « ce qui pourrait disparaître » selon une formule souvent reprise par l’auteur. Gitans de Roumanie, terre d'exil et paysages désolés servent de trame à une œuvre qui semble hors du temps. Son travail sur les Roms publié en 1975 sous le titre « Gitan, la fin du voyage » aux éditions Delpire dont l’ouvrage est épuisé, met en avant la délicate question du traitement visuel de cette nomadisation. Son approche retrace le travail de toute une vie : sa rencontre avec la communauté Tzigane et le peuple des Roms.

« Ces images sont toujours d'actualité car il se fond dans son sujet »

A côté de ses études d’ingénieur aéronautique, il s’initie à la photographie en 1958 en prenant pour cadre sa famille et ses amis. Puis il s’oriente vers la prise de vue de théâtre à Prague et la vie de bohème en Tchécoslovaquie. Il se défini comme ayant toujours vécu pour la photographie et a grandi avec cette passion au plus proche de ce peuple pour mieux s'en éloigner le temps d'un cliché. Joseph Koudelka est avare d'interview. Mais dès lors qu'il a un appareil autour du cou ou à portée de main, il sait qu'il peut briser la distance et vaincre sa timidité. Il semble se perdre comme enivré par cette communauté poussée à l'autarcie. Alors que dans le passé elle fût persécutée, elle continue de subir de nos jours de nombreuses ségrégations. Selon l’émission Contacts diffusée sur Arte à partir de 1989 « ces images sont toujours d'actualité. C'est son regard, sa liberté mais aussi sa capacité à se fondre dans son sujet qu'il faut retenir ».
Sa révélation arrive en 1968 lors de la publication des premières images de Roumanie : Les joueurs de violons, un homme recueilli proche de son cheval, un chien noir courant à travers un paysage de neige. A la manière de cette communauté éclatée à travers l'Europe, son retentissement artistique est international. Ses sujets : Le printemps de Prague, les habitants des villes en ruines, les enfants de la rue immortalisés pendant de nombreuses années vont faire de lui un véritable gitan. Le village tzigane devient même un personnage central de son œuvre en l'associant à ses habitants. La nomadisation est alors traitée sans aucun compromis car ces images reflètent les révoltes et les tourments de son pays. Dans toute l'Europe de l'ouest il parcourt chaque pays au nom de cette liberté partagée. Il dit « ne vivre de rien, voulant tout voir, tout regarder ». Il semble être le regard à l'état brut d'un peuple fragile à l'état sauvage. Ainsi dans sa vision de la Roumanie, il vit et pense photographie sans cesse. Les hommes, les femmes, les enfants se mêlent aux paysages. Ils sont « le paysage » d'un peuple sans attache, sans mur ni barrière.

« Nous mettons les pas dans les siens et nos yeux dans sa direction »

Pour autant le traitement visuel qu'il a choisi ne semble pas totalement abouti. Ses images ne sont pas des clichés de courte durée. Comme si l'intérêt était toujours vivant. Comme si les Roms renfermaient en eux un potentiel créatif sans limite, toujours en mouvement sur les routes d’Europe. Il se fond dans son sujet. La vérité vient de ses images sans cruauté. Josef Koudelka est bien un Rom par adoption. A tel point que son rattachement et sa complicité ont favorisé la proximité de son regard. Son approche est alors le résultat d'une coopération commune.
Les visages lumineux s'ouvrent à son objectif. Devant lui ont défilé des enfants, des femmes ou des vieux. Pourtant ses tirages photographiques ont la particularité d'être charbonneux. Le grain épais et âpre traduit l'insoumission de tout un peuple. Il fait ressortir leur vulnérabilité et leur identité si particulière. Mais aussi leur poésie pour ces images de recueillement devant le lit de mort d’un membre de la famille : sa lumière quasi picturale incarne les icônes religieux des peintres du 18ème siècle. Tout semble alors indivisible et à la fois complexe. Selon Robert Delpire son éditeur, « nous mettons les pas dans les siens et nos yeux dans sa direction. A la manière des Roms, nous voyageons afin de voir ce qu'il a vu ».

 

Sylvain ARNOLD, mai 2013.

 


 

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