"Into the lens, une vie à travers ma fenêtre"
                                                                                                                                                                                                                                                                           Texte et photographie : Sylvain ARNOLD

1, 2, 3, perdu !

Paris. La ville de lumière est aussi pour les touristes le lieu de toutes les convoitises et jeux de hasard.

Dans le 18ème arrondissement, rue de Steinkerque, l’ambiance est électrique. Dans cette petite rue qui monte au Sacré Cœur, les touristes semblent moins intéressés par la basilique que par ce jeu de hasard qu’est le bonneteau. Sur le pavé, un gros carton posé debout sert de table. Dessus, un journal plié en trois et sur lequel sont posés trois palets noirs dont l’une des faces cachées est blanche.

 

Le jeu commence avec ses règles simples et son langage singulier, totalement incompréhensible : Mi- français, mi-arnaque ! Le bonimenteur déploie alors son agilité et sa dextérité afin d’étourdir son public. Autour de nous, les touristes s’agglutinent afin de suivre la face blanche qui n’apparaît qu’un court instant. Le jeu de mains s’enchaîne à une rapidité étonnante. Chacun y va de son commentaire et dans sa propre langue. Autour du carton s’organise une véritable tour de Babel. Un doigt, une main suffisent à imposer son choix.

 

Puis en un instant tout se fige. Les yeux écarquillés, chacun fixe les 3 palets noirs. Les paris sont ouverts et les billets de 50 ou 100 euros changent de mains. La discussion est vive et animée. Avec l’argent, nul besoin de parler la même langue pour se comprendre. Ce jeu ancestral serait-il le reflet notre société ? A côté de moi un homme s’agite. C’est Roberto, un touriste bien sympathique. Alors qu’il désigne timidement la pièce gagnante, sa voisine, casquette vissée sur la tête et t-shirt « I love Paris » mise 100 euros sur la gauche. Erreur fatale ! Le temps qu’elle prenne l’argent dans son sac et détourne du regard le jeu, le journal est pivoté volontairement de 180 degrés. Toute l’assemblée est complice de ce subterfuge. Le bonimenteur empoche tout naturellement la mise et les paris sont à nouveau ouverts. Roberto pause 50 euros sur le palet afin de figer le jeu. Bien vu ! Il a remarqué le tour de passe-passe qui a fait perdre sa voisine. Sans attendre les billets changent de mains.

 

Une nouvelle partie est déjà engagée. Pas de temps mort pour ce jeu de hasard. De mon côté, je suis pris dans l’ambiance et suit avec attention la face blanche tant convoitée. Pour Roberto, il faut miser cette fois à droite. Quelque chose me dit que les choses tournent mal pour lui. Sans doute pris dans cette spirale étourdissante, il n’a pas vu le dernier mouvement qui lui sera préjudiciable. Dommage, j’aurai pu lui revendre le tuyau. Dans cette rue des miracles, un autre bonimenteur s’installe. En un rien de temps les touristes se détournent des boutiques de souvenirs. Sans doute plus attirés par ce jeu futile que par l’achat d’un souvenir. Triste constat d’un tourisme de masse.

 

Puis d’un seul coup d’œil, les bonneteaux s’éclipsent tel un seul homme. Sans doute un signe, un code envoyé par un complice qui surveillait aux alentours. La rue se vide, laissant les badauds face à leurs illusions.
Non loin de là, quelques euros sont déposés dans les troncs du Sacré Cœur. Une mise hasardeuse pour un miracle tout aussi éventuel.

 

Sylvain ARNOLD, juin 2013

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